Sukkwan Island

Sukkwan-islandDavid Vann. – Gallmeister, 2012. – 232 p.

Roy, un adolescent de 13 ans, débarque avec son père Jim sur l’île de Sukkwan en Alaska. Ils doivent s’installer pendant une année dans une cabane isolée de tout, l’occasion pour tous les deux d’apprendre à se connaître. Le père a en effet abandonné la mère, le fils et la fille des années auparavant.
Le lecteur comprend très rapidement que le fils suit son père dans cette aventure personnelle, sans grand enthousiasme. Si l’on y réfléchit bien, qu’est-ce qui pourrait pousser un ado à vivre en huis-clos avec son père, coupé de tout pendant un an ? De sa vie d’adolescent on ne saura pas grand chose d’ailleurs, mais l’hypothèse selon laquelle le fils est là pour tenir compagnie à ce père fragile se confirmera tout au long du récit.
Très vite, les conditions de vie sur l’île deviennent difficiles. Le fils comprend que son père n’a pas forcément tout préparé pour affronter une vie aussi solitaire et rude, en raison notamment des conditions climatiques et naturelles.
Le fils devient par ailleurs petit à petit le confident de son père. Ce dernier s’ouvre bientôt toutes les nuits à son fils dans de longs monologues dans lesquels il revient sur ses erreurs passées, celles qui lui ont coûté un premier mariage – avec la mère de Roy – puis un second.
Dès les premières pages, en fait, le lecteur sait que cette histoire ne peut que mal se terminer. Roy est embarqué dans une aventure qui le dépasse, dans laquelle il ne devrait pas se retrouver. Car il n’est qu’un enfant, et un enfant ne devrait pas être impliqué dans des histoires d’adultes, quand bien même ces adultes se trouvent être son père ou sa mère. On en veut à Jim de mêler Roy à ses problèmes de père adultère, totalement irresponsable, dans cet environnement hostile.
Ce roman, âpre et difficile, pesant et bouleversant, laisse des traces. Il interroge sur le sens de la vie, sur la relation parent-enfant. Jusqu’où un enfant peut-il prendre en charge la souffrance de l’un de ses parents ? Est-ce tout simplement son rôle ? Ce livre se termine sur la rédemption d’un père qui comprend trop tard qu’il a tout perdu, et par là même raté sa vie. Un sérieux coup de poing. A bon entendeur…

Note : 4/5

Shifue

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Le ciel pour mémoire

ciel-memoire

Thomas B. Reverdy – Seuil – Collection Points – 2005

Hier soir, juste après avoir refermé le livre de Thomas B. Reverdy en me disant que c’était vachement bien et que, décidément, c’était un auteur qui méritait d’être suivi – notamment par moi, et pas seulement parce qu’il est né en 1974… – j’ai voulu écouter la chanson Coney Island Baby de Lou Reed. Pourquoi, me direz-vous ? Eh bien tout d’abord parce que les premières pages du « Ciel pour mémoire » ont Coney Island pour décor, ancienne île aujourd’hui reliée à la terre à l’extrême sud de New York, qui accueille depuis la fin du XIXème siècle des attractions de type Luna Park et draine ainsi des millions de visiteurs en quête de divertissement. Ensuite parce que je me suis dit que l’ambiance de cette chanson collait parfaitement avec le livre de Thomas B. Reverdy. Un mélange de mélancolie, de spleen, le sentiment de quelque chose qui était et qui n’est plus, ou qui prend fin… Difficile de décrire ce que l’on ressent quand on écoute la musique qui nous touche, nous transporte, et encore plus de le partager. En tout cas, moi, cette chanson m’a toujours évoqué cela. Et j’ai trouvé qu’elle convenait bien à ce livre, comme vous allez le comprendre.
Ce beau roman, donc, parle d’amitié. La vraie, celle qui résiste au temps qui passe, aux épreuves, aux aléas en tous genres de la vie. Les deux protagonistes principaux, Thomas le narrateur et Guillaume le disparu – non, pas la peine de me regarder de travers, je n’évente pas l’intrigue puisque la disparition de Guillaume est évoquée sur la quatrième de couverture ! – sont de vrais amis d’enfance. Ils forment ce que l’on appelle une « bande » avec entre autres Julien et Franck, mais aussi Marine et Kim, leurs compagnes respectives. Ils doivent d’ailleurs tous se retrouver dans un restaurant russe de New York pour fêter leurs retrouvailles – seuls Guillaume et Kim vivant dans la « Grosse Pomme », les autres résidant en France. Mais Guillaume ne viendra jamais les rejoindre.
Pourquoi cette dérobade, cette fuite sans explications, qui laisse Kim éplorée et ses amis groggy (et pas seulement du fait de la consommation excessive de vodka tout au long de cette interminable soirée d’attente) ? Jusqu’à la toute fin du livre le lecteur pense qu’il ne le saura finalement pas, et que c’est bien dommage parce qu’il aurait bien aimé comprendre pourquoi Guillaume en a décidé ainsi. Mais c’est là tout le talent de Thomas B. Reverdy que d’ouvrir la première partie du roman sur cette énigme sans la refermer, pour ensuite évoquer les souvenirs d’enfance de Thomas – dans lesquels Guillaume réapparaît puisqu’il fait partie intégrante de cette enfance – et enfin, dans les toutes dernières pages, achever l’histoire sur l’explication qui laisse le lecteur incroyablement ému (en tout cas, c’est l’effet que ça m’a fait à moi…). Car, au fond, il ne pouvait y avoir d’autre fin que celle là.
Comme vous l’aurez compris, j’ai beaucoup aimé ce roman dont j’ai appris en le commençant qu’il était en fait le deuxième volet d’une trilogie. Je compte donc lire celui qui le précède et celui qui le suit, ainsi que le dernier roman paru de cet auteur talentueux – « Il était une ville » – dont le personnage central est la ville de Detroit.
Et pour finir : merci à Doy de m’avoir offert ce livre ! Je crois que je tiens là un auteur qui me parle…

Citations :
« Que les secondes qui s’égrainent finissent par faire des années, c’est le seul mystère ; que nous finissions par vieillir, alors qu’à aucun moment précis nous n’avons changé. »
« (…) il me semble que ma vie, à ce moment là, ressemblait assez aux premières pages d’un roman, lorsque l’écrivain n’a encore qu’une idée assez confuse de ce qui s’est passé avant, (…) et qu’il ne sait pas encore exactement, non plus, où s’arrêtera l’histoire (…) »

Note : 5/5

Shifue.

La ballade de l’impossible

Haruki Murakami – 10/18 – 442 pages

Avant de vous parler de La Ballade la mer salée, voici mes impressions sur La Ballade de l’impossible. Euh, c’est pas drôle ? Ué, c’est vrai que c’était facile, désolée…
Que dire donc de cette « ballade » là ? Eh bien que c’est plutôt un très très bon roman, qui m’a confortée dans l’idée qu’Haruki Murakami est un de mes auteurs contemporains préférés. J’avais déjà lu La fin des temps et Kafka sur le rivage, et j’avais été enchantée par son style et son univers. Ce roman, qui est d’après ce que j’ai pu lire ici ou là d’inspiration autobiographique, m’a à nouveau embarquée. L’histoire est racontée à la première personne par Watanabe, un homme à l’approche de la quarantaine qui entend dans un avion une chanson qui le ramène des années en arrière à Tokyo alors qu’il était étudiant. Il replonge immédiatement et avec mélancolie dans cette époque à la fois triste et porteuse d’espoir. Il repense au suicide de son meilleur ami Kizuki, à l’amitié amoureuse partagée avec la petite amie de Kizuki, Naoko, et à sa rencontre avec Midori, une jeune fille dont il tombe également amoureux. Tout le récit est empreint de nostalgie, car le narrateur revit une période révolue peuplée de proches dont il sait qu’il ne les reverra plus. La grande force de Murakami, à mon sens, est de créer des ambiances dans lesquelles le lecteur se trouve baigné malgré lui et qui le placent en totale empathie avec le narrateur. Murakami excelle également dans la restitution des sensations, des émotions, et joue sans arrêt avec le trouble qu’il sait susciter chez le lecteur.
Pour toutes ces raisons, pas plutôt refermée la « Ballade », me voilà donc maintenant plongée dans la lecture du nouveau roman de Murakami en 3 tomes (dont 2 seulement déjà parus en France) : 1Q84. A suivre…

Note : 5/5.

Shifue

Tomboy

Céline Sciamma – Pyramide distribution – 2011

Un vrai coup de coeur pour ce film, voilà ce que je peux vous dire au lendemain de la séance ! Sur un sujet pas simple – la découverte de sa sexualité par une fillette prépubère – la réalisatrice réussit à aborder des questions délicates sans tomber dans le mièvre, la sensiblerie ou le pathos. Bravo !
Et l’histoire, alors ? Laure, une fillette d’une dizaine d’années, emménage avec ses parents et sa petite soeur Jeanne dans un nouvel appartement pendant les grandes vacances. Dès les premières images, on est troublé par son physique et son apparence, tant il est difficile de savoir s’il s’agit d’un garçon ou d’une fille. Le doute subsiste un bon moment car on ne sait pas tout de suite quel est son prénom, et lorsqu’elle se présente à une petite voisine, elle dit se prénommer Michaël. Lisa, la voisine en question, n’y voit donc que du feu, de même que les copains qui jouent en bas de l’immeuble et qui vont rapidement l’adopter. D’autant que Laure/Michaël se révèle assez doué(e) au foot. Laure/Michaël va donc devoir jouer le jeu de l’ambiguïté, et le spectateur se demande combien de temps la supercherie va bien pouvoir durer. La situation se complique lorsque Lisa et son ami se rapprochent encore…
J’avoue que je ne savais pas trop à quoi m’attendre en allant voir ce film. La découverte de la sexualité, et en l’occurrence de l’homosexualité, est un thème qui a déjà pu être traité à l’écran. Mais ce qui est original ici c’est qu’il s’agit d’une petite fille, ce qui rend certaines scènes assez troublantes. Le casting est irréprochable et la jeune actrice épatante. Bref, je ne saurais que trop vous conseiller d’aller voir ce film, qui certes n’est pas très drôle (on a fait pire, voir ci-dessous…), mais qui pose des questions et assurément ouvre l’esprit.

Shifue.

Cours Camarade !

Baru – 1988 – Albin Michel – 46 planches

Stan et M’hamet (Stanislas et Mohamet) viennent de finir la dernière épreuve du bac. C’est donc bien légitimement qu’ils se disent qu’ils vont maintenant être chômeurs. Afin de fêter cette nouvelle vie ils s’invitent à la boum de deux frangines. La soirée pourrait être parfaite si le frère des deux belles n’était là pour faire la police. Il refuse que M’hamet rentre, trop arabe, pas assez blanc pour lui, bon gros raciste qu’il est… L’histoire pourrait en rester là si les deux compères obtempéraient. Au lieu de ça, ils rentrent quand même. Et pire, couchent avec les soeurs. C’est bientôt une bande de trois camarades fachos qui vont prendre en chasse les deux ados. Une course poursuite va commencer, un « road movie bdesque » à travers la France.
Vous l’aurez peut-être remarqué je lis pas mal de bds de Baru ces temps-ci. Je suis revenu aux sources avec un one shot qui date de 1988. Ce qu’on peut dire pour commencer c’est que Baru a son univers. Je comprendrais que de nombreuses personnes puissent être rebutées par ce trait atypique. Je me demande si moi aussi je n’aurais pas refermé cette bd en la feuilletant. Seulement voilà, j’ai lu l’enragé et Fais péter les basses Bruno et j’ai été séduit par l’univers du bonhomme. Ce trait plus qu’imparfait procure une atmosphère particulière, qui séduit au final, c’est du moins mon point de vue. L’histoire est simple, deux ados insouciants se font courser car l’un d’eux n’est pas blanc. Triste constat vous en conviendrez…

Note : 4/5

Doy.

Couleur de peau : miel

Intégrale – Jung – 2007 & 2008 – Quadrants – 132 & 144 planches


Jung, ou plutôt Jun Jung-Sik est un enfant de 5 ans lorsqu’il est ramassé par un policier qui l’amène à l’orphelinat de Bertha Holt, américaine mondialement connue pour son institution. Nous sommes en 1970 en Corée du Sud, à Séoul, et le petit Jung n’est pas le seul enfant, bien au contraire, ils sont tellement nombreux à être seuls ici. Sa fiche mentionne qu’il a une couleur de peau miel et qu’il « élimine » bien. Les Coréens sont principalement adoptés pas des Américains et des Français. Cependant, c’est en Belgique que Jung trouvera une famille d’adoption, à Bruxelles, au milieu des terres flamandes. Il est accueilli par des parents qui ont déjà 4 enfants, 1 garçon et 3 filles. Jung apprendra très rapidement le français, à tel point qu’il oubliera tout aussi vite le coréen. Seulement il n’est pas aisé de s’intégrer dans un nouveau pays quand on ne ressemble pas aux autres, surtout à l’adolescence quand les questions sur le passé resurgissent.
‘Couleur de peau : miel’ est en fait un roman graphique, il ne s’agit pas ici d’une bd telle qu’on a l’habitude d’en lire, peu de dialogues, peu de bulles et pas mal de voix off. Jung nous narre ici les premières années de sa vie, de sa naissance (le jour où il a été emmené à l’orphelinat, à 5 ans) jusqu’à ses 18 ans et son voyage au Japon. Nous sommes ici témoins d’une mise à nu, de l’histoire d’un petit bonhomme sans racines qui doit prendre ses marques dans un pays nouveau, un continent nouveau, une famille nouvelle… Cet album nous permet d’en apprendre beaucoup sur la Corée. Un coté didactique nous permet de savoir pourquoi nous sommes aujourd’hui en présence de 2 Corées, nord et sud. Jung nous y explique également pourquoi ce pays est le premier exportateur d’enfants au monde, c’est plutôt pas mal d’apprendre en lisant des bds. Ce qui ressort le plus c’est l’émotion qu’on retire de cette lecture, on assiste à la vie d’un petit garçon, on le regarde grandir en voyant qu’il n’est pas aisé de se faire une propre identité sans racines profondes et solides. L’analogie faite aux arbres est d’ailleurs bien traitée et ça m’a plu, moi qui aime les arbres. Les planches en noir et blanc renforcent ce coté intimiste, c’est assez épuré, sans fioritures et ça me plait. Enfin, je ne connais pas l’auteur mais il semblerait à la lecture de ce diptyque que ça lui ait fait du bien d’écrire son histoire, de mettre sa vie en scène et que le résultat lui serve d’exutoire. On se dit d’ailleurs que c’est bien qu’il soit enfin retourné dans son pays d’origine à l’âge de 36 ans. On se dit qu’enfin certaines blessures vont peut-être se refermer.

Note : 5/5

Doy.

Le cadavre et le sofa

Tony Sandoval – 2007 – Paquet – 94 planches

Un jeune garçon a disparu, Christian, et toute la ville semble en pause. Plus un enfant dans les rues, sauf Polo, enfant plutôt solitaire qui profite des rues désertes pour se promener sans se faire ennuyer par des gamins méchants. Il fait la rencontre de Sophie, jeune fille bizarre qui aime les loups garous. Elle aime bien aussi ce Polo, drôle d’animal comme elle le définit. Ensemble ils vont découvrir le corps sans vie de Christian, cadavre qui au fil des jours se décompose de plus en plus. Les deux enfants ne préviendront pas les autorités mais  trouveront un sofa qu’il viendront installer à coté de Christian, pour lui tenir compagnie.
Étrange, bizarre, un peu space, voilà l’univers de Sandoval. On sait en feuilletant qu’on n’est pas en présence d’un album classique et pour cause, on remarque rapidement que l’histoire et les personnages qui la composent sont dans leur monde. Personnellement j’adore le travail graphique de ce dessinateur, on reconnait immédiatement sa touche qui ne laisse pas de place au doute. Déjà si on n’aime pas, il vaut mieux passer son chemin. J’aime l’agencement des pages, irrégulières, qui ne se découpent jamais de la même façon. Le trait aussi évolue durant l’histoire, toutes les planches ne sont pas travaillées de la même manière. Ça c’était pour les traits. Question scénar maintenant j’aurais plus à dire. J’ai été interloqué à plus d’un titre pour tout dire. En fait on commence cette histoire en y découvrant des enfants, on sait que l’un d’eux a disparu, mais au début tout semble ‘normal’. On s’attend à des jeux d’enfants en vacances, mais Polo et Sophie semblent plus disposés à découvrir les plaisirs de la chair, ce qui étonne pour le moins tant on a l’impression d’être en présence d’enfants et pas d’adolescents. Voilà donc un aspect un peu dérangeant à mon sens (j’en veux pour preuve la séance photo qui se déroule dans un entrepôt désaffecté où Sophie se donne nue à l’objectif). Si à ça on rajoute ce cadavre qui se décompose jour après jour tout ça sur un fond de loups garous on obtient un album très particulier. Certains y trouveront certainement leur compte, j’ai d’ailleurs lu des chroniques et des avis dithyrambiques, moi j’avoue que j’ai du mal à accrocher complètement. C’est donc sur un sentiment mitigé que j’ai refermé ce récit.

Note : 3/5

Doy.